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"Le religieux restera-il définitivement exclu du paysage politique ?"

C'est de cette question qu'a traité le Professeur Jean-Marc Ferry, Professeur de philosophie politique à Nantes dont l'exposé, le 1er avril dernier, lors de la journée organisée sous l'égide du Conseil régional présidé par Philippe Richert et qui a réuni toutes les associations engagées dans le dialogue interreligieux en Alsace, fut en tous points remarquable. Compte-rendu signé par le Rabbin Claude Heymann.

L’auteur de ces lignes aimerait brièvement partager avec vous les thèmes développés dans son très intéressant ouvrage « La lumière des religions » (Bayard Éditions, 2013).

En effet, remarque le philosophe, depuis le XVIe siècle et les guerres de religions, la raison publique se démarque de plus en plus de la conviction religieuse, celle-ci exclusivement de la sphère privée. A l'origine de cette distance on peut évoquer la différence que fait l'Église depuis des siècles entre ce qu'elle appelle le temporel d'une part, et le spirituel d'autre part, sans oublier bien sûr sa fameuse formule « rendre à César, ce qui est à César ».

A partir de là, la tradition libérale, en réaction à l'absolutisme des monarchies, met petit à petit en place, au XVIIIe siècle les structures légales des futurs états. Ce nouveau système de gouvernance est en premier lieu une communauté juridique dont le but est de créer la confiance en garantissant le droit des personnes afin de stabiliser les attitudes réciproques qui fondent le quotidien d'une société (justice, égalité de droits, transactions, impôts, etc...).

Dès lors, cette communauté juridique pose les fondements d'une morale de base sans promouvoir une communauté de traditions et de convictions. Les opinions peuvent diverger mais c'est la confiance raisonnable qui unit les citoyens résidant sur un même territoire. Cependant, les régimes libéraux, et c'est particulièrement vrai pour la république en France, soupçonnent les religions d'être déraisonnables, d'encourager le fanatisme et de mettre en péril la neutralité de l'état !

De ce fait, nous arrivons, affirme Jean-Marc Ferry (photo), à une « ex-communication » du religieux du discours politique, concept aussi connu de façon plus courante sous le terme de laïcité. En effet, pour éviter toute confrontation religieuse dans l'espace public, on a définitivement considéré que le politique n' avait pas les compétences pour régler les questions touchant au sens de la vie.

Et puisque le droit est désormais distinct de la morale : seul ce qui est équitable et juste au nom des principes d'égale liberté et d’égale dignité des personnes, sera retenu comme norme.

Ce principe qui nous renvoie à une conception particulièrement individualiste du rapport de l'homme au monde, s'oppose bien sûr aux religions tournées vers le bien dans une perspective perfectionniste. Moins centrées sur l'individu et sa liberté, la vision religieuse qui porte un regard plus global sur l'action public ne vise pas seulement à établir un rapport juste entre les individus mais aussi à permettre à tout un chacun d'accéder au « bien », comme idéal.

Sans aborder les nouvelles formes de fanatismes actuelles, un des effets les plus marquants de cette « ex-communication » du religieux, note Jean- Marc Ferry, est ce qu'il est convenu d'appeler « le retour du refoulé »,  notion d' origine psychanalytique très éclairante pour notre sujet.

Le danger apparaît lorsque la religion une fois privatisée s'articule uniquement dans un langage lui aussi privatisé. La religion qui ne peut plus, dès lors, s'exprimer dans l'espace public se replie sur des lignes identitaires renforcées et des formes argumentaires totalement inaccessibles au registre de la raison publique pour, au final, éviter et redouter même toute confrontation intellectuelle.

Réintégrer les religions dans le cadre de l'espace public ?

Mais, se demande Jean-Marc Ferry, ne pourrait-on pas réintégrer les religions dans le cadre de l'espace public et leur donner droit de citer pour qu'elles puissent y dialoguer officiellement ? Un tel débat n'est-il pas de nos jours non seulement possible, mais nécessaire ?

En effet, si le libéralisme politique s'est surtout attaché, depuis la Révolution Française, à instaurer un cadre commun à tous empêchant tout désaccord déraisonnable et se fonde sur l'hypothèse que l'individu peut agir librement tant que cet exercice ne porte pas atteinte à celle d'autrui, on constate aujourd'hui que cette posture convient à tout ce qui concerne la liberté individuelle mais non pas à ce qui touche « à la vie ». Les nouvelles questions éthiques que soulèvent les progrès technologiques en général et ceux de la médecine en particulier, imposent une évolution de la vision libérale traditionnelle.

Comment le politique légifère-t-il actuellement, par exemple, sur les problèmes de fin de vie ? En utilisant la notion « d'inacceptable ». Il est en effet pour inacceptable de laisser souffrir un être humain mais peut-on abréger ses souffrances, même à sa demande, mais il est tout aussi inacceptable de mettre un terme à la vie de quiconque ? Quelles limites poser à cet « inacceptable » ? Nous constatons clairement que le cadre de la raison public s'avère trop étriqué pour permettre à une pensée d'inspiration libérale de circonscrire de façon précise les contours de tels concepts.

Et c'est pourquoi on peut estimer que la situation a changé car dès que l'on s' éloigne du juste et de l'injuste et que l'on recherche à distinguer le bien du mal on se rapproche de thèmes depuis longtemps travaillés par les religions.

Il en va ainsi parce qu'aujourd 'hui encore face aux questions qui nous laissent démunis nous recourons à des intuitions héritées des religions, même si nous n'en sommes pas conscient ou si nous ne voulons pas le reconnaître. Les religions font partie de notre héritage et il est absurde de couper le droit de ses racines notamment pour tout ce qui touche à la dignité et à la condition humaines.

Au nom de quel principe devrait-on se priver à la fois des textes et des modes d'interprétation des religions, qui, au sein de l 'espace public pourraient enrichir et nourrir la réflexion générale ?

Et même si les changements ne peuvent être que très progressifs sans risquer de gommer tous les bénéfices du système auquel nous sommes attachés, l'apport intellectuel et moral de religions est important car il est profondément insatisfaisant de devoir élaborer des normes et prendre des décisions à portée collective en mettant de côté les convictions les plus intimes d'une grande partie de nos concitoyens. Par ailleurs, le logo religieux permet d'accéder à une profondeur dont nous avons besoin car il est souvent basé sur un discours "pré-arguementatif" et constitue, au travers d'images et de narrations propres, un matériau permettant de bien articulier certaines intuitions difficilement accessibles à la raison publique.

Nous n'avons pu bien sûr traiter de tous les aspects de cette pensée riche et somme toute très prudente, mais la réflexion de Jean-Marc Ferry reste au cœur des évolutions de la société que nous connaissons et sur laquelle il nous aide à mettre des mots. 

Rabbin Claude Heymann